Voyage initiatique entre méconnaissance et curiosité

En ce premier week-end d’octobre une vingtaine de cafés associatifs venus de toute la France, s’est donnée rendez-vous à Saint-Affrique (Aveyron). Ces rencontres, intitulées “Les cafés associatifs sont des tiers-lieux ?”, étaient organisées à l’initiative du réseau des cafés culturels associatifs, en collaboration avec le café associatif le Lieu-Dit, l’association Idées (accompagnement aux porteurs de projets locaux), le réseau Relier (mise en lien des initiatives en milieu rural) et le Réseau des Crefad (association d’éducation populaire en mouvement). Ce temps d’échanges s’inscrivait dans la suite des rencontres organisées en juillet, à la Distillerie de Lodève (34), autour du thème : “Tiers-lieux sans but lucratif : des espaces de transformation économique et sociale ?”.

Cafés associatifs, hybrides par définition

Mais de quoi parle-t-on lorsqu’on parle ici de tiers-lieux ? Quelle est la définition retenue à l’occasion de ces rencontres ? Le week-end s’ouvre par une plongée dans l’histoire du terme, un retour à la notion de “Third Place” introduite par le sociologue de la ville Ray Oldenburg à la fin des années 1980 : à côté des sphères « imposées » du travail et de la famille, il y aurait une troisième sphère, celle de la convivialité. Cette sphère est composée de lieux rassemblant des personnes autour de pratiques ou de projets communs. Qu’ils soient cafés, clubs, bibliothèques, mais aussi églises et parcs, ces entités sont donc composées d’un espace, de personnes, et de ressources. Pour les organisateurs des rencontres de Saint-Affrique, la gestion collective de ces espaces est également un critère d’identification.

Aux États-Unis, l’arrivée en masse de la voiture dans les années 1960 entraîne le déclin de ces lieux de rencontres. En France, le contexte est cependant différent : d’une part l’hexagone est soutenu par un solide tissu associatif ; d’autre part, l’ensemble du territoire est sillonné de lieux d’échanges, notamment à travers un dense réseau de débits de boissons. Aussi, même si le nombre de cafés-brasseries est en diminution (ils étaient 200 000 en 1960, il ne sont plus que 40 000 en 2017 selon l’UMIH (Cafés, Hôtels, restaurants – Le coeur battant de nos villages), la France proposerait un terreau propice au développement des tiers-lieux.

Depuis une dizaine d’années la notion de “tiers-lieux” prend de l’ampleur en France. Ce développement est accompagné par la mise en place de dispositifs de financement et induit des enjeux de reconnaissance, d’identification : qui se revendique tiers-lieu, et pourquoi ? Les cafés associatifs doivent-ils s’inscrire dans cette dynamique ?

Si l’on se réfère au contexte rappelé par les organisateurs des rencontres de Saint-Affrique, les cafés associatifs sont des tiers-lieux. Ces espaces sans but lucratif, organisés autour de collectifs, sont aussi par nature des lieux hybrides. Pas un seul des cafés présents lors de ces rencontres ne se présente comme un simple “débit de boisson” : ils sont café-librairie, café-textile, épicerie, atelier photo, espace enfant, lieu d’exposition, local de réparation de vélos, salle de spectacle…

Les cafés associatifs accueillent tous ceux qui en passent la porte. Ils permettent à leurs adhérents de travailler sur des projets communs ; d’apprendre, via le bénévolat, une large palette de métiers (bar, comptabilité, bricolage…) ; ils offrent des prises électriques et du Wifi à ceux qui viennent travailler sur leurs ordinateurs ; ils accueillent des réunions ; ils soutiennent la vitalité du territoire en accueillant les permanences des associations locales… Ainsi, la principalement différence entre un café associatif et un tiers-lieu reste donc la volonté de se considérer comme tel !

Se présenter comme un tiers-lieu ? L’hésitation des cafés associatifs

Quel serait l’enjeu, pour un café associatif, de s’affirmer tiers-lieu ? S’agit-il d’un outil d’autodétermination comme un autre, au même titre que la dénomination “café-librairie” ? Les rencontres de Saint-Affrique ont permis de révéler une retenue de la part de certains des cafés associatifs à se présenter comme tel.

Cette retenue peut être interprétée au prisme de plusieurs éléments : tout d’abord, un sentiment d’appartenance fort au monde des cafés associatifs ; ensuite la persistance d’une forme de méconnaissance de ce que peuvent être les tiers-lieux ; enfin certains cafés semblent percevoir le recours au terme “tiers-lieu” comme une étiquette nécessairement endossée pour accéder à des financements publics.

Le sentiment d’appartenance au monde des cafés associatifs est un élément majeur parmi les lieux présents. Les cafés associatifs se perçoivent comme des lieux acteurs de la société civile, se manifestant parfois comme des forces d’opposition citoyenne. Aussi, l’idée de ne plus être identifiés en premier lieu comme des cafés associatifs semble rebuter certains : leur dénomination reflète aussi leur posture politique. Se dire « tiers-lieux » peut nourrir la crainte d’être englobés dans un ensemble plus large qui masquerait leur singularité. Cette méfiance est alimentée par une connaissance limitée de la diversité des tiers-lieux, doublée d’une perception accrue de dérives capitalistes de certains lieux se réclamant “tiers-lieux” mais ne proposant finalement qu’une location d’espaces de travail à fin lucrative et surtout sans projet social.

Afin de contrer un possible dévoiement de leur identité, et dans la continuité des travaux entrepris à Lodève en juillet, les organisateurs des rencontres de Saint-Affrique tendent à vouloir clarifier la posture des cafés associatifs vis-à-vis des tiers-lieux. À cette fin, ils interrogent la pertinence de termes tels que “tiers-lieux associatif” ou “tiers-lieux sans but lucratif” qui permettrait d’affirmer leur engagement. Ces “tiers-lieux associatifs” devraient alors répondre à un ensemble de critères, et parmi eux :

  • Existence d’une gestion collective ayant trait à la mutualisation, avec une transparence sur la propriété des espaces et des outils ;
  • But non lucratif prépondérant de la structure assurant le pilotage du projet lieu ;
  • Une dimension pluridisciplinaire permise par la combinaison d’activités ;
  • Une ouverture réelle traduite par l’accessibilité du lieu et du projet à des publics divers *

*Soukeina Assini (Idées) et Raphaël Jourjon (Relier), De quels (tiers) lieux parlons-nous ? Un peu d’histoire et trois approches des tiers-lieux, octobre 2018

La dynamique des tiers-lieux, une opportunité pour les cafés associatifs ?

Un enjeu économique ?

Quels qu’aient été ces premiers travaux de réflexion, les échanges entre les cafés associatifs présents se sont principalement orientés sur l’impact économique que pouvait engendrer une reconnaissance en tant que tiers-lieux, notamment via l’accès à des financement publics dédiés. Ce possible soutien économique soulève des enjeux majeurs pour les cafés associatifs : si ces espaces peuvent être des lieux structurateurs du lien social, leurs équilibres économiques restent bien souvent fragiles. Malgré l’opportunité que pourraient représenter ces aides, le militantisme de certains cafés associatifs les incitent à émettre des réserves vis-à-vis des financements publics : entre la crainte de l’immiscion du politique dans leurs activités et la peur de perdre leur spontanéité, la dynamique de professionnalisation des tiers-lieux peut générer des inquiétudes.

Il n’existe cependant pas de posture unifiée au sein des cafés associatifs concernant le recours aux financements publics. L’embarras affiché par quelques lieux concernant la demande de subventions est complètement inexistant pour d’autres lieux : se considérant acteurs du bien commun, leurs actions suffisent à légitimer leurs demandes de financements publics. S’inscrire dans une démarche de demande de subventions via des politiques de soutien aux tiers-lieux relève alors d’une démarche propre à chaque café associatif, mais aussi des politiques en vigueur sur leurs territoires : il convient en effet de rappeler la forte disparité des politiques publiques dédiées aux tiers-lieux à travers le territoire national.

Tiers-lieux : un outil de réflexion

Lors des rencontres de Saint-Affrique, la focalisation sur les financements publics a limité la perception des enjeux soulevés par la notion de « tiers-lieu ». Se demander si les cafés associatifs sont des tiers-lieux ne peut se restreindre à vérifier l’adéquation des pratiques des cafés associatifs avec la définition du terme : il s’agit de questionner ce que les cafés associatifs entendent devenir. La notion de « tiers-lieu » ne doit pas être un simple levier permettant d’accéder à de nouvelles sources de financement : c’est un outil de réflexion. L’objet “tiers-lieu” est alors une matière à penser permettant à la fois d’explorer ce que sont les cafés associatifs, mais aussi de mettre en oeuvre de nouvelles opportunités de développement, de mettre en jeu une capacité des lieux à se réinventer pour mieux répondre aux enjeux de leurs territoires.

Se dire « tiers-lieu », pourrait alors signifier reconnaître et revendiquer l’hybridation d’activités qui semble être la marque des cafés-associatifs. Si la notion élargit peu à peu sa sphère d’influence, les tiers-lieux sont encore méconnus du grand public. La dénomination “café associatif” demeure, elle, rassurante vis à vis des utilisateurs du lieu : le café est un lieu connu, qui n’effraie pas et dont on passe facilement la porte. Néanmoins, l’utilisation de l’appellation “café associatif” peut restreindre la perception de la richesse du lieu et de la diversité de ses activités. Le tiers-lieu, nécessairement hybride, peut alors être le lieu qui suscite la curiosité. Ainsi, le café le Lieu-dit évoque comment, dans le cadre d’une recherche universitaire, le questionnement de l’approche “tiers-lieux” a conduit le café associatif à renforcer les synergies entre ses différents acteurs. Suite à cette réflexion, et pour la première fois dans l’histoire du lieu, il a été décidé d’embaucher une personne sur un poste mutualisé entre les différentes associations fondatrices du Lieu-dit.

Questionner l’approche “tiers-lieux”, c’est aussi prendre conscience des différents temps qui sillonnent la vie du lieu. La dimension de “espace de travail partagé”, valorisée par certaines politiques publiques, a pu être questionnée par les cafés associatifs : cette dimension ne leur semble pas être au cœur des “Third Places” et a pu être perçue comme une dérive, une récupération du modèle à des fins politiques. Or, si la place des espaces de convivialité pourrait être davantage valorisée, les cafés associatifs peuvent également réfléchir à la place des activités de “travail” en leur sein. Les temps convivialité et les temps d’accueil d’activités de “travail” ne sont pas incompatibles : ils peuvent cohabiter dans le même temps et le même espace, ou rythmer alternativement la vie du lieu. À Marseille, l’Équitable Café, forcé de se ré-inventer suite à une limitation des concerts en soirée, évoque ainsi la possibilité de devenir, en journée, le lieu de travail d’associations extérieures et, pourquoi pas, d’accueillir des coworkers.

L’expertise des cafés associatifs, un soutien au développement des tiers-lieux ?

Si en métropole, le développement d’espaces de coworking atteint parfois son seuil maximum, le maillage territorial des tiers-lieux doit encore se renforcer dans les territoires ruraux afin d’apporter des réponses et des outils aux citoyens souhaitant travailler au plus près de chez-eux. Les cafés associatifs pourraient alors être identifiés comme des acteurs ressources pouvant accompagner le développement des tiers-lieux : forts de leurs connaissances des territoires ruraux et de leurs enjeux, l’expertise des cafés associatifs quant à l’animation de communautés et de réseaux de solidarités locales doit alors être reconnue et valorisée.

Qu’ils s’identifient ou non comme des tiers-lieux, les cafés associatifs gagnent donc à prendre part aux débats autour des tiers-lieux. Outre les enjeux d’identification et la possibilité de soutiens économiques via les politiques publiques dédiées, apprivoiser la dynamique tiers-lieux leur permettrait de se positionner en tant qu’acteur ressource et d’accompagner le développement de nouveaux lieux de proximité.

 

Noémie Robert – chargée de mission à la Coopérative des Tiers-Lieux et administratrice bénévole du café associatif Le Petit Grain (Bordeaux)

Documentation :

Dossier : Tiers-lieux ruraux des espaces d’accueil, d’échanges et d’expérimentation,Transrural initiatives n°470, sept.-oct. 2018, pp. 13.
Pineau, Jean-Yves. « Les tiers-lieux et les cafés associatifs, laboratoires des territoires ruraux », Nectart, vol. 7, no. 2, 2018, pp. 100-109.