Des tiers-lieux nourriciers pour reconnecter alimentation et agriculture

Très souvent issus d’une remise en question du système alimentaire productif dominant, les tiers-lieux nourriciers partagent l’ambition de relier l’alimentation à l’agriculture. Au quotidien, cet objectif ambitieux se décline différemment selon les sensibilités des porteurs de projets, mais se vit également à travers une série de marqueurs du lieu. Ainsi, l’amplitude horaire, l’énergie investie pour la mixité du public, la diversité des domaines d’activités présents… sont des choix déterminants dans le projet du tiers-lieu nourricier. Aujourd’hui, dans le panorama des tiers-lieux nourriciers, trois profil-types émergent. Cette caractérisation est issue d’une enquête de terrain auprès de 15 tiers-lieux nourriciers sélectionnés dans un inventaire national de 125 lieux réalisé par l’INRAE et FAB’LIM, entre 2019 et 2020.

Quels sont les différents tiers-lieux nourriciers ?

Les tiers-lieux nourriciers « justice alimentaire »

Ce sont des tiers-lieux généralistes dans lesquels le projet alimentaire est un prétexte pour « refaire société ». Ils s’intéressent, entre autres activités, à l’alimentation pour démocratiser le bien-manger et ses déclinaisons (approvisionnement local, fait-maison, produits hors-calibre et savoirs culinaires), et encouragent particulièrement l’autonomie des publics vulnérables et le lien social.

Ces tiers-lieux nourriciers se caractérisent par leur ouverture au public sur de larges horaires, sans condition particulière, devenant ainsi des espaces propices à la déambulation. Ils brassent des usagers d’horizon et de catégories socio­professionnelles différentes (autoentrepreneurs, artisans, fonction­naires, sans emplois, étudiants) venus sur leur temps libre ou de travail (location de bureau, coworking). On trouve sur place des dispositifs d’apprentissage permettant une montée en compétence des visiteurs sur les sujets alimentaires. Ils peuvent déboucher sur des projets personnels, voire des projets professionnels, mais ce n’est pas l’objectif premier. Aux Grands Voisins (Paris, 75) par exemple, le projet FOOD a permis à 12 personnes de se former en cuisine professionnelle et, par ricochet, à une cinquantaine de personnes de s’initier à la cuisine. Des « comptoirs », puis deux restaurants ont émergé de ces formations.

Challenges

Il s’agit du type de tiers-lieux où l’on retrouve les modèles économiques les plus fragiles. En effet, ils diversifient peu leurs revenus qui reposent surtout sur les subventions, la restau­ration ou la brasserie… ce qui dans un monde incertain est source d’irrégularité. Lors du confinement de mars-avril 2020, ce sont les tiers-lieux qui ont été les plus fragilisés.

Travail collectif sur l’espace-test agricole au 100e Singe ©Le 100e Singe

Réussites

La force de ces tiers-lieux nourriciers est leur mixité sociale, objet d’un travail et d’une vigilance constante : les amplitudes d’ouverture sont travaillées en ce sens, mais aussi les prix, les activités gratuites ainsi que des propositions qui intègrent et poussent les usagers à sentir leur présence comme légitime.

Quelques exemples : MENADEL (62), Les Grands Voisins (75), la Maison de la Transition (45), la Fabuleuse Cantine (42).

Les tiers-lieux nourriciers « alimentation citoyenne »

Outils de proximité, ils mobilisent surtout des non professionnels sur le sujet de l’alimentation. Reprenant la main sur l’approvisionnement (épicerie, groupement d’achat), la cuisine, puis les savoir-faire maraichers (potagers), ils vivent par la pratique la reconnexion entre l’alimentation et l’agriculture. Des outils de transmission, la pédagogie active adossée au projet collectif favorise la montée en compétence des usagers.

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Dans ces lieux, le travail productif n’est pas porté par des professionnels. Lorsqu’il est présent, ce sont donc des non-initiés qui en prennent la responsabilité, si bien que l’équilibre d’investissement, à la fois financier et humain, n’est pas facile à trouver. A l’Écolieu Jeanot, les porteurs de projet ont passé plusieurs saisons avant de trouver la juste place du maraichage (une place d’expérimentation, appuyée par des instituts de recherche). Il en est de même pour l’Epi Castelfortain et Oasis Citadine, qui ont enlevé la pression du résultat en distribuant les légumes produits aux usagers.

Réussites

Ce sont des vecteurs d’innovations sociales : les citoyens s’organisent collectivement pour répondre à des besoins locaux non adressés par d’autres structures.

Quelques exemples : Ecolieu Jeanot (40), l’Epi Castelfortin (78), Champ Commun (56), Oasis Citadine (34), la MEAD (06).

Chantier participatif annuel pour ramasser les patates à La Ferme des Volonteux

Les tiers-lieux nourriciers « coopération au travail »

Ils réunissent un collectif en coworking ou cofarming. Leur mission s’articule autour de la remise en question des modes d’organisation du travail. La dimension agricole intervient soit parce qu’ils interrogent les pratiques du métier d’agriculteur, soit parce qu’ils explorent d’autres modèles de coopération et que l’agriculture fait partie de la pluridisciplinarité recherchée, ou encore qu’ils se situent au carrefour de ces problématiques. Quoi qu’il en soit, dans les faits, l’ouverture au grand public ne fait pas partie de leur quotidien. L’émancipation des individus passe davantage par la création personnelle et la fréquentation d’autres professionnels que par des dispositifs d’apprentissage ou de création en collectif.

Challenges

Ces tiers-lieux qui intègrent peu le grand public sont moins mixtes socialement, car soit l’offre est peu adéquate (moins de dispositifs de montée en compétence, moins d’accueil collectif…), soit les conditions d’ouverture sont plus rigides. Dans ces lieux, la sensibilisation à l’agroécologie passe plus par les rencontres interpersonnelles (autour de la vente des produits, lors de repas partagés…) que par des dispositifs apprenants établis ou des propositions évènementielles. Le risque est que cette sensibilisation soit très énergivore pour les porteurs du projet, et qu’elle reste, sur la durée, à la marge des autres activités professionnelles.

Semaine dédiée à l’alimentation aux Grands Voisins ©Les Grands Voisins

Réussites

La plupart de ces lieux font de la production agricole. Par conséquent, ceux qui parviennent à mobiliser les citoyens en ajoutant la dimension alimentaire (vente, transformation…) rendent vivant au quotidien le lien entre agriculture et

alimentation.

Quelques exemples :  Mutinerie Village (28), la Ferme des Volonteux (26), Agrilab (60), Alternative Agriculturelle (21), le 100e Singe (31), Volume (75).

Cette première typologie de tiers-lieux nourriciers a été l’occasion d’initier des coopérations entre la recherche et des réseaux d’accompagnement des tiers-lieux. Elle pose une base pour continuer d’explorer la place des tiers-lieux nourriciers dans le panorama des initiatives, de préciser leur fonction­nement au niveau local et de pointer leurs question­nements spécifiques (comme le rapport des tiers-lieux nourriciers aux politiques alimentaires de territoire, la reconnaissance juridique des activités productives). Cette perspective se poursuivra prochainement à travers un cycle de webinaires en partenariat avec France Tiers-Lieux.

Julie Dechancé, FAB’LIM

Article extrait de la Revue sur les tiers-lieux #6.

Pour aller plus loin…

« Manger local, nourrir la nature » Revue DARD/DARD 2019/2 (N°2)
« Les circuits courts alimentaires » Yuna CHIFFOLEAU, Editions Erès, janvier 2019
« L’autoproduction accompagnée » Daniel CEREZUELLE, Guy ROUSTANG, Editions Erès, avril 2010
« Nourrir l’Europe en tant de crise » Pablo SERVIGNE, Editions Babel (Actes Sud), octobre 2017

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