ATLAS – La Renouée : un tiers-lieu nourricier au service de la justice alimentaire et du lien social

ATLAS - La Renouée : un tiers-lieu nourricier au service de la justice alimentaire et du lien social

Article rédigé par Yohan Taris - Coopérative Tiers-Lieux 
dans le cadre du projet ATLAS*.

*Accompagnement des Tiers-Lieux Agroalimentaires ruraux de l’espace SUDOE.

La Renouée est un tiers-lieu situé à Gentioux-Pigerolles, sur le plateau de Millevaches, porté par l’association La Bascule. Ce projet s’inscrit dans un contexte rural marqué par la disparition progressive de plusieurs services de proximité, notamment la fermeture de la dernière épicerie du village et un marché de producteurs locaux en déclin. La création du projet répond alors à un besoin concret : maintenir un accès local à une alimentation de qualité tout en recréant un espace de rencontre et de convivialité au sein de la commune. Comme l’explique Rémi, membre du collectif à l’origine du projet : “L’association est très liée au marché d’été. En 2013, elle s’est créée pour pouvoir relancer le marché d’été. On l’a mis sur pied avec les producteurs. Pour le coup, c’est vraiment l’ADN de notre association.”


Dès son origine, le projet repose sur une approche alimentaire qui dépasse la simple distribution de produits. Le marché constitue un espace de rencontre permettant de rapprocher les habitant.es des producteurs locaux, de valoriser leurs pratiques agricoles et de maintenir une dynamique collective autour de l’alimentation. Le projet évolue progressivement avec l’installation d’une épicerie, puis avec la création d’un lieu physique permettant d’accueillir différentes activités. La Renouée devient alors un espace réunissant une multitude d’activités : une épicerie solidaire, un brasseur, un espace de coworking, une cuisine collective, des ateliers autour de l’alimentation et de l’agroécologie, un jardin partagé, une salle polyvalente ou encore des espaces d’accueil temporaire. Cette diversité d’usages fait du lieu un véritable espace de vie sociale, où l’alimentation devient un levier pour créer du lien entre habitants. Dans cette optique, le tiers-lieu à l’ambition d’être agréé par la CAF espace de vie sociale pour améliorer la qualité de leur accompagnement des publics précaires et sanctuariser un salaire.


Pour Sam, animateur socioculturel impliqué dans le projet, la création de La Renouée repose la volonté de créer du lien social entre les habitants, entre les différents agriculteurs et artisans qui étaient dans une démarche d’agroécologie, les associations qui nous entouraient.”
La Renouée s’inscrit dans une démarche d’éducation populaire autour de l’alimentation comme le souligne Sam : “ On est, on va dire, sur une forme d’éducation populaire à l’alimentation.”
Le projet cherche à transmettre des connaissances sur les pratiques agricoles durables, à reconnecter les habitants au vivant et à encourager une autre manière de produire et de consommer. Par exemple, l’ensemble des produits proposés dans l’épicerie est bio ou a minima locaux issus d’une agriculture conventionnelle mais respectueuse des écosystèmes.
L’évolution du projet, conçu initialement pour maintenir un marché de producteurs, illustre la capacité du tiers-lieux à adapter ses activités aux besoins des habitant.es. La Renouée a dépassé l’objectif initial pour devenir un lieu regroupant des activités en plein cœur d’un territoire rural favorisant ainsi la revitalisation et l’attractivité du village.

 

La Nourricière comme outil de justice alimentaire

Depuis 2023,La Renouée cherche à mettre en place une Sécurité Sociale de l’Alimentation en créant un dispositif unique, adapté à son territoire : La Nourricière. Ce dispositif illustre la volonté de La Renouée d’accompagner les habitant.es du territoire vers une alimentation de qualité à un prix accessible. La Nourricière vise à répondre à une limite identifiée par l’association : si des produits locaux et de qualité sont disponibles sur le territoire, ils restent parfois difficilement accessibles pour une partie des habitant.es en raison de leur coût. Plusieurs enquêté.es soulignent cette difficulté. Malgré la présence d’une épicerie proposant des produits locaux et bio, certains habitant.es n’ont pas les moyens financiers pour les acheter : “Des gens qu’on connaît ne viennent plus à l’épicerie parce que c’est trop cher.”


Concrètement, la Nourricière fonctionne grâce à un système de caisse alimentaire permettant de moduler le prix payé par les habitant·es tout en garantissant une rémunération juste aux producteur·rices. Lors du marché, les habitant·es prennent leurs produits directement auprès des producteur·rices mais règlent ensuite l’ensemble de leurs achats à l’épicerie de La Renouée. Pour garantir une juste rémunération, les producteur.rices déterminent en amont le prix juste auquel ils souhaitent être rémunérés et le transmettent aux habitant.es. Au moment du paiement, les habitant.es peuvent payer les produits au prix fixé par les producteur.rices, à un prix réduit, dépendant de leurs ressources, ou à un prix plus élevé. 


L’écart entre le montant payé par les habitant·es et le prix nécessaire à la rémunération des producteur·rices est ensuite compensé grâce à une caisse alimentaire alimentée par les contributions des participant·es. Pour alimenter la caisse La Renouée mènent des actions de financement comme des banquets ou la vente des produits issus du jardin partagés de la Renouée sur le marché. Ces actions permettent de compenser le déficit structurel de la caisse qui est d’environ une cinquantaine d’euros chaque mois.


Ce fonctionnement permet ainsi de concilier deux objectifs : garantir aux producteur·rices une rémunération correspondant à la valeur de leur travail tout en rendant l’accès à une alimentation locale et de qualité possible pour des personnes ayant des niveaux de revenus différents. Comme l’explique Stéphanie, bénéficiaire et bénévole impliquée dans le dispositif : “Les producteurs productrices sont payés le montant qu’ils souhaitent mais les usagers peuvent payer le montant adapté à leurs revenus.”


L’expérimentation dépasse ainsi une simple logique d’aide alimentaire. Elle cherche à redonner un pouvoir de choix aux habitants et à considérer l’alimentation comme un droit. Stéphanie insiste notamment sur l’importance de permettre aux personnes disposant de faibles ressources de conserver une liberté dans leurs choix alimentaires : “Est-ce que ça fait pas partie aussi finalement des premières nécessités.”
La Nourricière participe également à une évolution des représentations autour de la précarité alimentaire. Elle rend visible le fait que l’accès à une alimentation de qualité reste fortement dépendant des revenus : “Le côté nourricière a aussi [permis] de montrer que tout le monde ne peut pas se l’offrir.”


Le dispositif s’accompagne d’actions de sensibilisation, d’ateliers cuisine et d’événements collectifs permettant de relier l’accès aux produits à une réflexion plus large sur les pratiques alimentaires. L’objectif est de donner aux habitants les moyens de mieux comprendre les enjeux liés à leur alimentation. La Nourricière apparaît donc comme une expérimentation locale de solidarité alimentaire, mais également comme un outil d’éducation populaire et de transformation des rapports à l’alimentation.

 

Le rôle du marché de producteurs et la mise en réseau producteurs-habitants

Le marché de producteurs constitue un élément fondateur de l’identité de La Renouée. Bien avant la création de La Nourricière, il occupait déjà une place centrale dans le projet associatif. Dans un territoire rural marqué par une faible densité de population, l’enjeu n’était pas uniquement de créer un débouché économique pour les producteurs, mais de redynamiser un espace de rencontre entre habitant·es et producteur·rices en s’appuyant sur les réseaux du tiers-lieu.


La Renouée ne se contente pas de mettre à disposition un espace de vente. À travers les marchés d’été et d’hiver, elle assure un véritable travail d’intermédiation entre les producteurs locaux et les habitant·es. L’association mobilise son réseau pour réunir des producteur.rices partageant des valeurs communes, organise des temps festifs autour du marché et favorise les échanges entre mangeur·euses et agriculteur·rices. Cette animation contribue à faire du marché un espace de vie où les relations sociales occupent une place aussi importante que les transactions commerciales.Comme l’explique un enquêté : //“Le soutien moral qu’on apporte aux producteurs à ce moment-là, il est assez important. Parce qu’en fait, on reconnaît leur travail, on reconnaît leur légitimité à exister et à mettre aussi leur prix ici.”


À travers cette reconnaissance, La Renouée participe à renforcer la légitimité sociale des producteurs et à soutenir des modèles agricoles souvent minoritaires. La majorité des producteur·rices impliqué·es dans le marché sont d’ailleurs engagé·es dans des réseaux agricoles alternatifs, notamment autour de la Confédération paysanne. Cette proximité favorise l’émergence de relations de confiance durables entre les différents acteurs du territoire. Comme le résume un autre enquêté : “On connaît tous les producteurs ici.”


Cette connaissance réciproque constitue un levier essentiel de l’action du tiers-lieu. En créant des occasions régulières de rencontre, La Renouée dépasse la simple relation marchande pour construire un réseau local associant agriculteur·rices, artisan·es, habitant·es et associations. Ce rôle d’intermédiaire se prolonge également à travers les nombreuses actions pédagogiques organisées avec les producteurs. Ceux-ci interviennent régulièrement lors d’ateliers ou d’animations afin de transmettre leurs savoir-faire, en particulier auprès des enfants. L’un des enquêtés évoque par exemple des visites de fermes et des ateliers de fabrication du pain : “On a pu aller voir comment on fait le pain. On a pu aussi faire intervenir Zélie, qui a fait du pain sur le centre de loisirs.”


En articulant marché, événements conviviaux et actions pédagogiques, La Renouée transforme ainsi un dispositif commercial en un véritable outil d’animation territoriale. Le marché devient un support de sensibilisation aux réalités agricoles, favorise les échanges entre producteur.rices et habitant·es et contribue à renforcer les réseaux de coopération locaux.

 

 

Le rôle du tiers-lieu comme lieu de coopération entre les acteurs de l’alimentation

Au-delà de ses activités alimentaires, La Renouée fonctionne comme un véritable intermédiaire territorial. Le lieu rassemble différents acteurs et facilite la coopération entre habitant.es, producteur.rices, associations et institutions locales. Son fonctionnement repose sur une logique d’ouverture et d’appropriation collective. Le lieu est accessible 24h sur 24 aux bénévoles et aux habitant.es qui peuvent utiliser les espaces disponibles pour organiser des activités, des événements ou des rencontres. Comme l’explique une enquêtée : "Je profite de l’espace cuisine.” ; ”Je profite de l’imprimante.”


Le lieu accueille également une diversité d’activités qui renforcent sa capacité à réunir les acteurs du territoire et facilitent les coopérations : brasserie, espace enfant, ateliers de sensibilisation, jardins partagés, spectacles, cuisine collective ou encore accompagnement de personnes en situation de précarité. Comme le souligne Sam : "C’est un lieu qui permet à beaucoup de choses de se passer. C’est-à-dire des réunions, des actions collectives, des spectacles, des propositions d’ateliers, des gens qui sont là pour s’essayer à une activité.” Cette diversité contribue à attirer différents profils d’usager.es et à créer des occasions de rencontre qui n’existeraient pas nécessairement ailleurs dans un territoire rural marqué par la faible densité de population.


Le tiers-lieu joue également un rôle important dans l’accueil de nouveaux habitants. Pour certains néo-ruraux arrivant sur le plateau de Millevaches, La Renouée constitue une porte d’entrée permettant de découvrir le territoire et de rencontrer des habitants :
“C’était vraiment un lieu de rencontre et un peu une porte d’entrée pour m’installer sur le plateau.”
Ainsi, La Renouée agit comme un espace de médiation entre différentes populations et différentes initiatives locales. Elle permet de mettre en relation des acteurs qui, sans cet espace commun, auraient moins d’occasions de coopérer.

 

 

Les tensions entre néo-ruraux et habitants historiques dans l’ancrage territorial

Si La Renouée est aujourd’hui reconnue comme un acteur important du territoire, son intégration locale reste marquée par certaines tensions. Comme beaucoup d’initiatives alternatives du plateau de Millevaches, le projet s’inscrit dans un contexte historique particulier, marqué par une forte présence associative et militante, mais également par des différences culturelles et politiques entre habitants. Le territoire accueille depuis plusieurs décennies des populations néo-rurales engagées dans des projets écologiques, agricoles ou sociaux. Cette dynamique a contribué à l’émergence de nombreuses initiatives, mais elle peut également générer des incompréhensions avec certain.es locaux. Sam reconnaît l’existence de ces clivages : “effectivement, ici, il y a ce clivage qui peut exister.”La Renouée apparaît ainsi comme un lieu pouvant être perçu différemment selon les habitant.es. Pour certain.es, elle représente une ressource collective importante ; pour d’autres, elle reste associée à un projet porté principalement par des nouveaux arrivant.es et ne répond pas forcément à leurs besoins.
Comme le résume un témoignage :
“Oui la Renouée c’est un lieu clivant.” ; “Il y a des gens qui n’ont jamais mis les pieds dedans.”


Cependant, le tiers-lieu cherche précisément à dépasser ces divisions en créant des espaces de rencontre favorisant les échanges entre les différents groupes d’habitant·es. Les enfants, les marchés et les événements culturels jouent notamment un rôle important dans cette mise en relation. L’espace d’accueil et de jeux destiné aux enfants, aménagé au sein de la Renouée, a été conçu afin de permettre aux parents de confier leurs enfants le temps de faire leurs courses ou de participer aux animations culturelles proposées par le tiers-lieu. 


Par ailleurs, les ateliers de jardinage et de cuisine à destination des enfants témoignent de l’importance que l’association leur accorde comme vecteurs de sensibilisation. En impliquant les plus jeunes, la Renouée cherche également à toucher les parents par leur intermédiaire.
“Les enfants, j’ai l’impression qu’ils ont un lien qui permet… En fait, je suis assez persuadé de ça depuis que je travaille avec les enfants : ils créent du lien. Ils facilitent le lien.”


Au-delà des enfants, les nombreux événements organisés par la Renouée contribuent également à renforcer les liens sociaux à l’échelle du village et de ses alentours. Concerts, banquets, conférences, ateliers de couture, de cuisine, de tricot ou encore marchés constituent autant d’occasions de rassembler des publics variés autour d’activités conviviales. En multipliant ces temps de rencontre, le tiers-lieu favorise la mixité sociale et générationnelle et participe à faire de la Renouée un espace de vie ouvert à l’ensemble des habitant·es.


Finalement, La Renouée illustre une difficulté fréquente des tiers-lieux en milieu rural : réussir à porter des valeurs de transition écologique et d’innovation tout en restant ancré dans les réalités sociales et culturelles du territoire. Son expérience montre que l’ancrage territorial ne repose pas uniquement sur la création d’activités répondant aux besoins locaux, mais également sur la capacité à construire progressivement une relation de confiance avec l’ensemble des habitant.es. L’évolution de son projet montre finalement comment un tiers-lieu nourricier peut devenir un véritable outil de revitalisation rurale : en maintenant des services de proximité, en soutenant les producteur.rices locaux, en expérimentant de nouvelles formes de solidarité alimentaire et en créant des espaces de rencontre entre des populations différentes.

 

Auteur.rice de l’article et de l’image : Yohan Taris

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